#Moiaussi, la colère dans les viscères à la lecture de ce hashtag

metoo

Ce matin, le hastag #Metoo m’a sauté aux yeux. Une amie l’a écrit sur son mur en lettres blanches sur fond noir comme lorsqu’on annonce un attentat, une agression visuelle comme acte contestataire. « Moi aussi » quoi ? me suis-je demandée. « Moi aussi, j’ai été victime d’une agression sexuelle », voilà ce que ça signifiait. Une phrase en réaction à l’affaire Weinstein, aux femmes qui ont subi sa perversion et son abus de pouvoir.

Il y a un an, j’ai écrit ce texte pour mettre des mots sur ce que j’ai vécu, pour me convaincre que ce n’était pas moi qui l’avais voulu, que c’était réel. J’ai écrit ce texte non pas pour me plaindre – c’est d’ailleurs bien la première fois que je n’avais pas envie de le faire – mais pour dénoncer. J’ai imposé la lecture de ce texte à mes proches alors que j’aurais préféré que ma famille ne l’apprenne jamais. Mes parents n’ont d’ailleurs pas compris ma démarche, estimant que certaines choses devraient rester dans la sphère privée. NON, cela ne doit pas. Non, on ne doit pas taire ce qu’on a vécu et en faire un secret de polichinelle, rendre cet acte tabou, parce que c’est le meilleur moyen pour laisser le pouvoir à ceux qui ont pu nous faire du mal, pour éviter que ça s’arrête.

Aujourd’hui, je suis heureuse parce que les femmes osent dire « moi aussi » ! Cela donne enfin la voix aux victimes et c’est ce qu’il faut : dire, dénoncer, oser raconter son histoire. Que les langues se délient enfin, ne plus avoir peur, ne plus avoir honte.

Paradoxalement, j’ai aussi l’impression qu’une bombe vient de m’exploser entre les mains avec ce simple « moi aussi ». Alors que j’allais bien, je me sens soudain perdre pied, j’éprouve un sentiment de colère contre tout le monde, de nouveau la culpabilité, l’impression de pas avoir réagi correctement que finalement la responsable, c’est moi. Je suis dans le métro et je boue intérieurement, j’ai envie d’envoyer chier la personne qui me donne l’impression de me manquer de respect comme cette femme qui s’adosse sur la barre centrale alors que je m’y tiens… Des détails, qui me font comprendre que de l’acceptation, je suis retournée à la phase de la colère.

Il ne faut pas non plus que je pense à l’audience qui va avoir lieu en janvier parce que j’ai subi une nouvelle agression le mois dernier, sinon je sens que là, à l’intérieur de moi, tout va lâcher… Rien que d’y penser, rien que de l’écrire, j’en ai des vertiges… 

J‘ai l’impression d’être tirée 1 an et demi en arrière contre mon gré, qu’on me confronte à quelque chose que j’ai voulu occulter, voire nier. Tout va bien, sauf quand j’en parle, tout va bien, sauf quand j’y pense.

J’ai également l’impression que ce hashtag me dit :« boarf, ce n’est pas si grave, tout le monde l’a vécu », alors que je me trimballe une sacrée collection de casseroles à cause de mecs qui d’une façon ou d’une autre ont abusé de moi, ne m’ont pas jugé à ma juste valeur et ont fait de moi leur jouet.

Alors ça me donne envie de hurler « MOI AUSSI, bordel ! Moi aussi ! » J’ai envie d’exposer ma souffrance sur la place publique comme une bête de foire, pour ressentir un peu de compassion, pour qu’on me regarde avec ces yeux qui me disent « je comprends, c’est dur ce que t’as vécu. Tu ne l’as pas mérité. » Qu’on voit le courage qu’il m’a fallu pour lutter, me prendre en main, aller mieux… J’ai envie de dire que ce #metoo c’est plus fort que ça, qu’on ne condense pas ce genre d’acte en deux mots. C’est trop dur, trop lourd. 

La réaction des gens qu’on aime ne sont d’ailleurs pas toujours celles que l’ont attend et c’est terrible ! Ca m’a donné l’impression de tomber et que personne n’était là pour me rattraper (d’autres l’étaient heureusement !). J’ai été peinée quand ma meilleure amie m’a dit, « c’est encore cette histoire ? » quand j’appelais à l’aide, sans me demander une seule fois comment j’allais ou si j’avais besoin d’en parler. J’ai été détruite quand une personne qui me plaisait m’a viré de ses contacts au moment où je lui ai annoncé que j’étais en train de porter plainte : j’avais besoin de son soutien, j’avais besoin qu’il me dise que ça allait aller. Ces mots, ces actes, c’était comme nier ce que j’éprouvais.

C’est aussi la raison pour laquelle j’ai porté plainte – même si je l’ai retirée ensuite – je voulais savoir si j’étais en train d’en faire tout un plat ou non et m’ôter le poids de la culpabilité, être reconnue en tant que victime par une autorité supérieure. Tout simplement parce que le « est-ce que j’ai été abusé ? Est-ce que mon mal-être est justifié ? » me rendait dingue. Je voulais m’en débarrasser et ne plus être responsable des conséquences si la procédure se poursuivait. C’était un acte symbolique, un deuil en quelque sorte. Ca a fonctionné, plus ou moins.

Aujourd’hui, j’ai toujours peur des hommes, peur de devoir les repousser, de leur dire non. Je leur en veux quand ils ne voient pas à quel point coucher est important pour moi, quand j’ai l’impression de revivre tous mes traumatismes sans qu’ils ne s’en préoccupent : pourquoi serait-ce toujours aux femmes de changer leur comportement et de se remettre en question ? Les hommes aussi doivent le faire ! Pourquoi doit-on toujours faire attention, se protéger alors que ce sont les mecs (pas tous heureusement) qu’on devrait éduquer ? 

Pourtant, me mettre à nue à travers mon témoignage, remuer le couteau dans la plaie en me forçant à écrire ce fichu texte – je ne suis bien incapable de relire – n’a rien changé. Parler n’est jamais aussi fort que les actes, d’autant que cela n’empêche même pas d’être une nouvelle fois victime. Les mots brandis comme des étendards ne protègent pas. J’écris mais ça ne sert à rien : ça ne m’aide pas à guérir (juste à extérioriser), ni à changer le monde. 

J’aimerais que ce hashtag change quelque chose, mais j’ai juste l’impression que c’est comme brasser du vent. Je me sens impuissante et ça me frustre au plus haut point. Est-ce qu’il y aura moins de viols ? Moins d’agressions ? Est-ce que la justice va changer ? Est-ce que les pervers et autres malades mentaux disposeront d’un suivi psychologique rigoureux et obligatoire ? Est-ce qu’une prévention sera faite dans les lycées et les collèges pour dire concrètement que dès l’instant où on dit « non » , il s’agit d’un viol, que les filles ont droit de dire non si elles n’ont pas envie, ou encore que les jupes ne sont pas une invitation à nous toucher et ne justifient pas le harcèlement, les insultes ou les viols ? Et quid de la pornographie accessible à tous ? Les ados complètement formatés au porno ont une image déformée de la sexualité et de la femme. 

On pointe les hommes comme étant les responsables mais c’est la société tout entière qui est responsable. Pour changer le comportement des hommes à notre égard, il faudrait que notre société change : respecter les différences homme/femme, cesser de croire que le plan cul est une forme de libération (ça ne l’est pas), que les médias cessent de nous bombarder d’images hyper sexualisées à toute heure de la journée, donner des cours d’éducation à l’école et redonner quelques valeurs au sein de la sphère familiale. Tout simplement apprendre à nous respecter les uns les autres et non pas prôner la liberté  pour assouvir des désirs égoïstes.  

Peut-être qu’à ce moment-là les hommes qui me plaisent arrêteront de me presser pour finir dans leur lit, que je pourrais aller en concert sans tomber sur un détraqué, que j’arrêterais de penser au fait qu’un homme puisse se servir de mon corps comme il le veut sous prétexte que j’aime facilement, que je pourrais simplement agir librement sans avoir peur.

Je ne veux pas vivre en pensant au pire à chaque fois, alors j’essaye d’oublier. Comme a pu me dire mon père « tu n’as vraiment pas de chance… ». Mais qu’ai-je fait pour mériter ça ? Rien, absolument rien. Je ne suis pas la première ni la dernière à qui cela arrive, on ne se rend juste pas compte de l’étendu des dégâts que cela peut provoquer quand cela arrive aux autres. On ne se rend pas compte…

C’est arrivé à moi, mais ça arrive à d’autres et parfois ça me soulage presque de savoir que ça m’est tombé dessus plutôt à la place de quelqu’un d’autre. C’est comme protéger une victime potentielle, la protéger et être forte, pour elle d’abord et puis pour moi aussi. Je lutte pour ne pas diaboliser l’homme, j’essaye de ne pas tous les mettre dans le même panier, modifier ma vision, mais je sais qu’elle est déjà faussée et que ça continuera à être dur.

#metoo, ce n’est pas une fierté, pas même une revendication. Malgré tout, j’avais juste besoin de joindre ma voix à toutes les autres, pour être entendue, que tous sachent que « moi aussi », j’ai été victime. Je ne peux que compatir et comprendre toutes celles qui l’ont vécu.

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