[INTERVIEW] Echo Zulu, la litanie des anges de Nosfell

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Après son passage au Café de la Danse le 15 novembre dernier, je suis allée à la rencontre de Nosfell. Artiste fascinant par ses capacités vocales, mais aussi par le fait qu’il n’entre dans aucune case particulière. C’est un créateur avant tout, autodidacte, influencé par la littérature et amoureux de la scène.  Nous avons parlé de son nouvel album Echo Zulu, de sa tournée en cours, mais également de son rapport au langage et des rêves : 

 

Cela fait plus de 15 ans que tu fais de la musique. J’aimerais savoir comment est né Nosfell. Quelle est l’anecdote qui marque ton entrée dans la musique ?

Nosfell : Dans la cour d’école, j’avais des copains qui me faisaient chanter et qui étaient impressionnés par le coffre que j’avais. Vouloir monter sur scène, c’est ce qui m’a motivé à m’engager dans cette voie. Le premier concert que j’ai vu c’était Neil Young et ç’a été une expérience bouleversante. Dans mon entourage, on écoutait tous de la musique, on s’échangeait des cassettes. Dès qu’on avait un peu d’argent, on économisait pour aller à des concerts. J’ai connu ce truc sans vraiment le faire, du mec qui est dans la salle et qui gueule plus fort que les autres, car il a envie de monter sur scène. J’ai senti ce feu-là en moi. À mon tour, j’ai voulu proposer quelque chose, alors à un moment donné je me suis dit « prends une guitare et fais tes trucs ».

Quand j’étais ado, ma mère faisait du yoga donc elle m’enseignait beaucoup de choses. Très vite, j’ai été sensible au temps de respiration, le travail du diaphragme, ce qui m’a influencé pour le chant. Ce sont deux choses qui naturellement se sont connectées.

Nosfell est né à la fois avec l’écriture et la musique. C’est venu avec le désir de proposer quelque chose qui soit à la fois très simple et scénique.

 

Auparavant, tu jouais avec Pierre Le Bourgeois au violoncelle, pourquoi avoir choisi une formation groupe avec Echo Zulu ?

Nosfell : Avec Pierre, on a travaillé pendant presque 15 ans ensemble. J’ai commencé seul, mais quand je l’ai rencontré, j’ai tout de suite voulu l’intégrer. À force, il y a eu des tensions de vieux couple qui se sont installées. Pierre a été un frangin, un collaborateur proche qui s’est beaucoup impliqué, mais le fait qu’il travaille sur ma musique, cela a créé une sorte de monstre à deux têtes. Depuis un an et demi, il fait de la musique avec sa femme. Il a aussi eu envie de devenir le capitaine du navire.

De mon côté, je désirais revenir sur des bases musicales plus rock et faire un disque brut. J’ai d’abord réalisé les maquettes seul, mais je ne suis pas réalisateur. J’avais besoin d’avoir une autre vision artistique que la mienne.

J’avais déjà travaillé avec Fred Gastard et cela me plaisait de pérenniser cette collaboration. Je suis quelqu’un de très fidèle et quand ça se passe bien avec une personne, j’ai envie de continuer de travailler avec elle. Donc on a monté un trio avec Emiliano Turi, qui lui avait déjà joué avec Eiffel donc avait une vision très rock. J’avais envie de trouver cette puissance tout en gardant beaucoup de dynamique avec Echo Zulu. Vincent Brülin nous a ensuite rejoints. Ce sont des musiciens qui travaillent beaucoup le timbre de leur instrument. Cela me pousse à leur proposer des choses à leur niveau. J’aime quand ça frotte, quand il y a des tensions, rajouter des neuvièmes dans les accords…

 

Tu as commencé à changer de direction avec ton quatrième album Amour Massif en écrivant davantage en français. Avec Echo Zulu, on peut dire que tu as pris un véritable tournant tant dans la formation, que dans la langue, que dans le genre. Peux-tu nous en dire un peu plus ?

Nosfell : Je n’ai pas l’impression de faire de la musique de genre. Je propose des expériences et j’essaye d’être à l’écoute de mes désirs. D’un album à l’autre, c’est plus le vocabulaire qui change.

J’ai un handicap ; je parle une langue inventée qui me vient de mon père. Elle se réfère à des temps de l’enfance qui sont très violents physiquement et psychologiquement. C’est une langue qui est tatouée sur ma peau et qui fera toujours partie de moi, mais j’ai aussi besoin de la tuer pour qu’elle renaisse de ses cendres. 

Dans Echo Zulu, il y a un morceau caché dans cette langue. Il n’y en a qu’une qui est venue en Klokobetz et je me suis dit « c’est un signe, c’est un pilier ». Je l’ai enregistrée sans savoir quoi en faire. Elle parle justement de cette incapacité à se comprendre, ce qui est dans l’ère du temps, car les gens sont de moins en moins concentrés sur une chose. Je l’ai appelé Babel en référence au mythe fondateur. Dieu a créé plusieurs langues pour diviser les hommes et je me suis demandé qu’elle pourrait être cette langue capable de toucher le divin. Je l’ai mise en scène dans une vision plus intime , puisqu’on m’entend ouvrir une boîte de cassette et l’insérer.

Sur Amour Massif, je pense que j’avais peur, d’autant que j’avais un calendrier hyper serré. Je me suis dit que je devais assumer cet album comme un working progress, en invitant différentes personnes à qui je filais des partitions et qui les adaptaient à leur instrument. Un peu comme des laborantins, on a exploré des choses. J’en ai gardé certaines, enlevé d’autres pour Echo Zulu. Je suis actuellement très satisfait de l’équipe artistique et je pense qu’on va essayer de pérenniser cela.

Quelle histoire se cache derrière Echo Zulu ?

Nosfell : Après Amour Massif, j’ai décidé d’écrire des chansons qui auraient une valeur pour elles-mêmes. Je me mettais beaucoup de contraintes sur les albums, c’était du concept, je voulais que la musique prévale. Donc je me suis dit : « Lance-toi et vois ce que ça donne ». Le fond a toujours été aussi important que la forme.

Echo Zulu me renvoie à cette obsession de dichotomie et qui génère une recherche d’équilibre permanente. Le français et l’anglais me mettent dans des vocalités différentes, ce qui me pousse dans ma créativité. Echo Zulu était aussi une sorte de litanie que je prononçais quand j’étais enfant pour faire appel à un ange.

Ce disque est un collage. Echo Zulu vient de l’alphabet maritime international. C’est un alphabet que j’ai appris quand j’étais môme. Avec mes copains, on avait créé une espèce de langage secret avec ce Alpha Zulu que personne ne connaissait dans la cité que j’habitais. C’est donc un clin d’œil à l’enfance.

Et puis ce Z est aussi un peu exotique, il nous renvoie à notre africanité. Nous étions une bande de copains dont les parents venaient d’Afrique. Chaka Zulu, c’est le premier guerrier africain qui a réussi à réunir des peuples, à créer des tactiques de guerre. Sa chute a été vertigineuse, car on dit qu’il a tellement été assoiffé de pouvoir qu’il a réduit des gens à l’esclavage, ce qui s’est retourné contre lui. Cette légende nous fascinait.

Et puis, nos grands frères étaient à fond dans le mouvement des Afro-Américains. C’était un appel qui disait à l’ensemble du monde « ne reniez pas votre négritude ». Les sons qu’on recevait d’eux étaient un mélange de plusieurs instruments couplés à des boîtes à rythmes TR-808. C’était pour nous une période très excitante bien qu’on n’était pas vraiment conscients de ce qu’on vivait parce qu’on était des enfants. On avait envie de l’assumer et en même temps on s’en foutait d’où on venait.

Il y a aussi cette femme avec laquelle j’ai correspondu. Au début, elle m’écrivait parce qu’elle était fan et on a noué une relation amicale. J’ai ensuite appris son décès, ce qui a été assez violent pour moi. En me repenchant sur ces lettres, je me suis rendu compte qu’on avait tous les deux besoin de parler de cette recherche d’équilibre, des traumatismes qu’on a traversés étant enfant. Donc je lui rends en quelque sorte hommage à travers ce disque.

Il y a un rapport très onirique dans ta musique. Les rêves c’est quelque chose que tu cultives ?

Nosfell : Effectivement, dans les textes, il y a beaucoup de choses par rapport au monde onirique. Dans les rêves, il y a toujours des moments de l’enfance qui reviennent, qu’on met plus de temps à polir. J’ai appris très jeune à les noter, car mon père avait cette manie de me réveiller au milieu de la nuit pour que je les lui raconte. Cela donne des images, ça fait flipper aussi. Les rêves viennent aussi des choses que tu as vues ou que tu as lues, ce qui amplifie la sensation de voler à d’autres ce qui leur appartient.  

J’essaye de pérenniser ce que fait le cerveau en retranscrivant les images que je vois. Le sommeil paradoxal remet un peu tout en place. Toute cette tension qu’il y a, j’essaye de la maintenir éveillée dans la création et dans l’écriture. Ça génère des états et par extension sur scène une physicalité. Le fait de joindre le geste à la parole, ça me fait du bien.

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© Franck Loriou

Tu chantes dans trois langues différentes dans tes albums. Quel est ton rapport au langage ?

Nosfell : Je me sens un peu minable par rapport à mon père qui lui parlait 7 langues en étant complètement autodidacte. J’ai fait des études de langue, notamment de japonais, ce qui m’a amené à partir vivre là-bas.

Quand mon père est parti, j’ai gardé les souvenirs nocturnes que j’avais avec lui. Toute cette langue qu’il me transmettait. Il me faisait noter des mots qui sont devenus la base étymologique du Klokobetz. Ça m’a bloqué dans l’apprentissage des autres langues, parce que j’ai toujours voulu savoir ce que signifiaient ces mots. C’était compliqué de lui poser des questions, car j’avais l’impression de lui demander des comptes. Alors j’ai décidé d’en faire un langage. J’ai répertorié les mots que j’avais, je les ai ordonnés en me souvenant de la musique, cette musique qui revenait comme des psaumes, ce qui m’a permis de générer une sorte de syntaxe. J’ai lu également beaucoup de livres comme Roland Barthes qui m’ont aidé à l’organiser. Le drame de cette langue, c’est qu’elle n’évolue pas dans une société donnée, c’est plus une expression de l’esprit et de l’âme.

Je suis confronté à des personnes qui ne comprennent pas pourquoi j’ai inventé une langue. Pour moi, c’est viscéral, si je ne le faisais pas, il ne me restait qu’un sentiment d’abandon et cette espèce de phrasé ésotérique.

L’apprentissage de l’anglais a été tout aussi important et vient de la volonté de décrypter le secret de mes parents et ce que chantaient les groupes que j’aimais quand j’étais gosse. Mes parents parlaient anglais entre eux, c’était un peu leur langue secrète. Cela a créé des tensions entre nous et a suscité chez moi une volonté créatrice.

Le français c’est un peu la bête noire, car c’est la langue maternelle. J’ai commencé très tôt à écrire dans cette langue, car dès le deuxième album, il y a 2 titres en français. Sur Amour Massif, j’ai eu plusieurs collaborations avec des artistes comme Dominique A. 

J’apprécie également le jeu d’adaptation que j’ai fait dans Le Lac aux Velies : écrire en Klokobetz et transposer en français dans le livret.

Quand je compose, je me rends compte qu’il y a certaines tonalités qui me vont mieux dans une langue par rapport à une autre. En anglais, j’aime bien quand c’est un peu feutré et rajouter de l’air dans ma voix. En Klokobetz, je peux davantage descendre dans les graves et hurler, alors que je garde le français pour les ballades. Je choisis ce qui pour moi est le plus agréable à chanter. Ce qui prévaut c’est le plaisir.

Il y a certaines de tes musiques, on dirait de véritables histoires presque des contes comme Le Corps des Songes, est-ce que pour toi prendre plusieurs voix est une façon d’incarner différents personnages ?

Nosfell : Oui toujours, même si c’est moins vrai sur les derniers albums. C’est une chose que j’ai toujours aimé faire. Le Corps des Songes est pour moi un titre qui ouvre sur d’autres possibilités. J’aime trouver un chemin qui me permet de passer d’une voix grave à une voix aiguë.

J’ai envie de partager un imaginaire qui soit suffisamment généreux pour que le spectateur puisse faire travailler le sien. Je n’aime pas imposer, c’est pourquoi je me méfie des choses trop fortes comme la vidéo sur scène.

 

Sur l’album Echo Zulu, tous tes titres sont écrits en majuscules : pourquoi ?

Nosfell : J’avais envie que chaque titre soit une succession d’événements comme des chapitres. Les lettres capitales étaient ce qui illustrait le mieux cela. C’était aussi une façon de me démarquer des autres sur les plateformes d’écoute en ligne.

Quand je t’ai vu sur scène, j’ai eu l’impression que c’était là où tu pouvais pleinement nous dévoiler ton univers. Qu’en penses-tu ?

Nosfell : C’est vrai. Au Café de la Danse, j’avais été frustré, car j’espérais pouvoir jouer plus longtemps en acoustique, mais cela n’a pas été possible à cause du couvre-feu. J’aime quand il y a beaucoup de volume, avec des sons très saturés et agressifs et arriver à des temps plus délicats. Ce qui m’intéresse, c’est de pouvoir tout travailler, avec l’ingénieur du son, avec les autres musiciens sur l’aspect technique, l’éclairage…  

Sur scène, j’ai toujours besoin d’avoir un endroit où je peux bouger et dans lequel je peux prendre mes libertés. J’essaye de me former un petit cocon. Il y a le micro avec la base ronde que j’aime bien balancer. J’aime la fragilité que cela représente, le fait qu’il puisse tomber et en même temps, cela me faisait penser à une balise en mer. On parlait du langage tout à l’heure, j’aime les langages alternatifs comme la danse que j’incorpore à mes spectacles. Je vais me placer dans telle posture pour pouvoir atteindre une note en particulier. Le corps est la prolongation du langage.

Tout est à peu près pensé dans ses moindres détails et après il y a des choses qui nous échappent. J’ai cette chance d’avoir un auditoire très attentif et c’est quelque chose qui me touche beaucoup.

 

Comment vis-tu cette tournée ?  

Nosfell : Je suis très heureux de cette tournée. Je suis un peu angoissé quand ça fait plus de dix jours que je ne suis pas monté sur scène. J’arrive presque toujours à avoir les musiciens avec moi, ce qui est une chance. J’ai rarement eu ce rapport simple avec mes musiciens ; ils me font des suggestions, je leur en fais et ils ont envie de me suivre dans ma vision.

 

Quels sont tes prochains projets ?

Nosfell : Je suis en train d’écrire un solo qui sera un projet sur le long terme, j’avais beaucoup aimé l’expérience avec Amour Massif. J’ai également envie de refaire un nouvel album avec les garçons.

Actuellement, je travaille avec un typographe qui s’intéresse beaucoup au Klokobetz, il m’a proposé d’en créer une typo. C’est une démarche très intéressante, mais aussi complexe, car il existe 180 combinaisons de graphèmes, ce qui la rend compliquée à la taper à l’ordinateur par exemple. On s’est fixés un objectif et on s’est dit, d’ici 1 an on fait une lyrics video en Klokobetz. C’est ce qu’on a fait avec la chanson Babel. Ça déplace le curseur, ça ne me renvoie plus vers mon passé sombre. Au bout d’un moment, il faut vivre heureux sinon on ne survit pas.

J’ai envie de continuer à faire des lyrics video, car c’est un projet qui m’a bien amusé. Un second clip est en train d’être réalisé en collaboration avec Christelle Enault. Elle crée des sculptures entièrement conçues en papier. Son travail est fascinant, car très minutieux. Et en parallèle, j’ai aussi d’autres projets comme l’écriture d’un nouveau conte d’opéra.

 

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